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Qu’est-ce que le philojournalisme?

La rencontre de la philosophe et du journalisme donne rarement lieu à une expérience ordinaire. Envoyée en 1961 par The New Yorker pour suivre le procès Eichmann, la philosophe Hannah Arendt affirmera quelques années plus tard, en 1967: « Sans les journalistes, nous ne nous y retrouverions jamais dans un monde en changement perpétuel, et au sens le plus littéral, nous ne saurions jamais où nous sommes ». C’est probablement le plus bel hommage rendu au métier de journaliste.

Quarante-deux ans après, dans son livre-manifeste Combat pour une presse libre, Edwy Plenel, fondateur du webjournal Mediapart et ancien rédacteur en chef du Monde, fait la part belle aux réflexions de la philosophe allemande sur le journalisme. Au moment où la profession est en question, un éminent journaliste en quête de sens se tourne ainsi vers la philosophie.

A l’instar d’Hanna Arendt, Karl Marx et Jean-Paul Sartre, fondateur de Libération, ont aussi fait l’expérience du journalisme. Considéré par beaucoup comme un philosophe accompli, l’écrivain Albert Camus a été rédacteur en chef du quotidien Combat. Professeur au Collège de France, le philosophe Raymond Aron, a été éditorialiste au Figaro. Des philosophes de renom, Jürgen Habermas et Michel Foucault, ont soumis le journalisme et les médias à l’expertise philosophique.

Plus récemment, Florence Aubenas, grand reporter au Nouvel Observateur, et le philosophe Miguel Benasayag ont fait alliance pour dénoncer dans un ouvrage à quatre mains (La fabrication de l’information, 1999) l’emprise de l’idéologie de la communication sur le journalisme.

Faire interagir la philosophie et le journalisme : le phénomène est relativement récent. Mais dans quelle mesure revient-il aux philosophes de penser les enjeux du journalisme, de lui donner un sens ? Qu’est-ce que les journalistes peuvent ou ont-ils à apprendre des philosophes et vice-versa?

L’ambition de ce blog est de tenter de donner de l’essor à la relation entre la philosophie et le journalisme. Cette expérience, je la nomme « philojournalisme ».

D’un côté, des philosophes qui pratiquent ou analysent le journalisme. De l’autre, des journalistes qui ressentent le besoin de se doter d’outils philosophiques comme d’une boussole. Les un-e-s et les autres trouvent dans ce blog un espace dédié à leurs recherches et réflexions. Dans la mesure où leur démarche est de nature philosophique, les sociologues des médias rentrent également dans le cadre du philojournalisme.

En réunissant symboliquement les journalistes et les philosophes, le titre du blog, Le Journal de Socrate, tient du paradoxe car l’Athénien n’a laissé aucune oeuvre écrite. Il se considérait investi d’une mission autrement plus importante à ses yeux que l’écriture de textes philosophiques: le questionnement du pouvoir et des citoyens. Socrate cherchait constamment le dialogue avec les Athéniens et leurs autorités, en les interrogeant sur la vie politique, le vivre ensemble, la recherche de la vérité et la démocratie. Précisément, la mission première des journalistes.

Fabio Lo Verso, fondateur du Journal de Socrate

Ancien correspondant parlementaire de la Tribune de Genève et ex rédacteur en chef du quotidien Le Courrier.

4 Comments

  1. Bonjour en vrac,

    Ces quelques lignes pour manifester l’intérêt provoqué par votre démarche (Il n’y a pas de bouton « like », il faut donc prendre la parole). Je ne peux toutefois pas nier un certain malaise quant à l’élaboration de votre notion de « philojournalisme », sorte de néologisme qui signifie étymologiquement autre chose que ce que vous voulez lui faire dire. Si nous nous en tenons à la racine grecque « philo » φιλεῖν(aimer), nous pourrions nous arrêter au simple amour du journalisme… Je vous suggère donc d’emprunter plutôt la seconde partie du mot, « sophie » (pas ma petite soeur, hein, mais le terme grec σοφία désignant la sagesse). En le couplant avec notre discipline, cela donnerait « journalismosophie ». On pourrait également parler plus généralement de « médiasophie ».

    Je vous enjoins également à élaborer très rapidement une épistémologie qui permettra de vous différencier nettement de votre principal concurrent sur le marché, à savoir la « médiologie ». Son gourou, Régis Debray, pourrait rapidement vous avaler tout cru…

    Un mot encore. La conversation par écrans et claviers interposés induit parfois une forme d’aporie communicationnelle qui laisse croire que l’auteur pense tout le contraire de ce qu’il écrit. Il n’en est rien dans ces quelque lignes. Je me réjouis de l’ouverture de cette nouvelle fenêtre de réflexion sur le journalisme. La touche ironique que peut peut-être prendre ce message n’est qu’une forme d’hommage à votre démarche. Après tout l’ironie n’est-elle pas l’arme la plus précieuse du philosophe ?

    Guillaume

    Jeudi, septembre 9, 2010 at 9 h 34 min | Permalink
  2. journaldesocrate wrote:

    Bonjour Guillaume,

    je vous remercie de l’intérêt que vous portez à ma démarche et j’apprécie vos commentaires à ce sujet. Vous avez raison de relever que, étymologiquement, « philojournalisme » peut signifier l’amour du journalisme. C’est aussi ce que je veux bien faire dire à ce mot.

    Le philojournalisme, c’est une rencontre. Entre la philosophie et le journalisme, entre deux catégories d’investigation du réel. Le terme de « journalismosophie » (que vous indiquez comme étant éventuellement plus approprié) ne suggère en revanche pas l’idée d’une « relation ».

    De même pour « médiasophie », qui se propose de « connaître » les médias. Ce n’est pas l’ambition du Journal de Socrate. Je considère que médias et journalisme ne vont pas nécessairement de pair. Voyez l’exemple des blogs politiques ou du conglomérat médiatique Walt Disney (media entertainment).

    Quant à la « médiologie » de Régis Debray, elle se donne pour mission – je cite – « d’élucider les mystères et paradoxes de la transmission culturelle ». Je ne crois par ailleurs pas que Régis Débray et le Journal de Socrate soient sur « le marché ». Encore moins « concurrents ».

    Je profite de votre message pour préciser également que le Journal de Socrate est un blog ouvert. Je ne serai pas l’unique auteur des billets qui y seront postés (avec une fréquence – je l’espère! – d’un texte par semaine). Dans quelques jours, je publierai un billet d’Alain Maillard, producteur de Médialogues, émission de la RSR. Il traite de l’objectivité dans le journalisme. Un exemple de philojournalisme: un journaliste en quête de sens se frotte à l’une des grandes questions qui tourmentent notre métier, l’objectivité, un concept qui tombe dans le domaine de la philosophie.

    Je serais ravi que vous publiiez à l’avenir vos réflexions « philojournalistiques » sur le Journal de Socrate.

    Fabio

    Jeudi, septembre 9, 2010 at 11 h 38 min | Permalink
  3. BertranD wrote:

    Je ne peux qu’applaudir l’initiative.
    Lecteur distancié et à distance (12000 km), je trouve de moins en moins de « journalisme » sur mes écrans (de contrôle?) et aussi de moins en moins de réflexion dans ce que je lis qui sont, de plus en plus, de simple copier/coller de depêches, d’observation, de rumeurs, de on-dit, et le tout dans un rythme, une frénésie, une auto-frustation et une autocensure qui nous éloigne du plus important : la pensée.
    Merci et bonne chance !

    Jeudi, septembre 9, 2010 at 17 h 31 min | Permalink
  4. Journal de Socrate wrote:

    Bonjour Bertrand,

    merci de l’accueil que vous faites à ce blog. Vous avez saisi l’un de ses ressorts: faire le lien entre la philosophie et le journalisme permet de prendre du recul et de réfléchir aux questions que pose la diffusion frénétique et massive d’informations dans une société qui cherche ses repères. Je vous souhaite une excellente soirée. Fabio Lo Verso

    Jeudi, septembre 9, 2010 at 18 h 42 min | Permalink

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